Skip to main content
Logo

Claude Reichler, allocution vernissage exposition MAHF, Fribourg - Suisse

Exposition de Marc Monteleone au MAHF – vernissage du 17 mai 2018
Présentation de l’exposition par Claude Reichler


C’est un honneur et un bonheur d’être ici ce soir pour introduire l’exposition de Marc Monteleone *. J’aimerais donner à ces moments la forme d’une causerie entre amis, plutôt que celle d’un exposé. Ou mieux encore, je voudrais faire un peu comme un guide, en vous invitant à regarder avec moi quelques-unes des œuvres exposées pour mettre des mots sur les tableaux et, je l’espère, vous aider à les voir mieux et à les admirer, de même que tous ceux qui sont à voir dans l’exposition.
Le fil rouge qui guidera notre visite, c’est l’idée que la peinture de Montelelone, si sage en apparence, si limpide, est porteuse d’énigmes. Dans ses paysages, et bien qu’il les aborde le plus souvent de front, le peintre fait, d’une certaine façon, un pas de côté : il nous invite à nous interroger sur le monde. Lorsqu’on regarde ses vues avec attention, un certain mystère se fait jour. Le tableau apparaît porteur d’un charme, dans le sens où ce mot désigne une sorte de magie. La peinture garde sa limpidité, mais nos certitudes sont troublées, celles qui nous viennent du monde et celles qui habitent notre regard.

1.
Commençons par cette grande toile qui a pour titre La belle Aréthuse. On y voit une campagne anglaise, une rivière passant sous un pont un peu décati, d’une couleur claire et lumineuse. Deux vaches boivent dans la rivière. On voit les choses d’en bas, au niveau de la berge en pente, et notre regard prend l’arc du pont dans sa longueur, par-dessous. Mais qui est cette jeune femme appuyée contre la culée du pont, sur le devant, qui jette sur nous un regard sombre, intrigant ? Elle est belle, elle est nue, et elle a l’air de sortir d’une bande dessinée… Le caractère mystérieux du tableau est évidemment concentré dans ce personnage. D’où vient-elle ? Que fait-elle là ? Et que signifie son nom ? – Aréthuse était une nymphe dans l’antiquité, une compagne de Diane associée à l’eau, à la nature et la chasse. Dans la légende qu’Ovide reprend dans les Métamorphoses, le fleuve Alphée tombe amoureux d’elle et la poursuit. Elle fuit, et finalement elle est métamorphosée en source pour lui permettre d’échapper à son poursuivant. Mais Alphée (les fleuves sont des dieux) mêle ses eaux à celle de la source et peut ainsi s’unir à la nymphe. Baigné de cette histoire, de la sensualité qu’elle recèle, le paysage de campagne se remplit d’un mystère qui imprègne tous ses éléments. Le mystère se concentre dans le corps désirable de la jeune femme, si proche de nous, la main tendue vers nous. Mais ce corps n’est pas tout entier visible : il ne se laisse voir que jusqu’au bas-ventre et à la touffe intime, d’un roux tendre, qui en est le centre rayonnant – laissant deviner la source, peut-être, où le fleuve s’est mêlé.

2.
Cet autre paysage, Le bois de la Schürra, est pris dans un cadrage frontal, comme une photographie, et semble offert sans réserve à notre regard. Le bois aux couleurs d’automne se déploie sur tout le plan moyen de l’image, et ne laisse, à gauche et à droite, qu’une portion très réduite de la ligne d’horizon. Au centre, devant le rideau de la forêt, un arbre mort compose une figure torturée, assez inquiétante. Dans le ciel des nuages blancs, arrondis ou allongés, s’enfuient comme en troupeau vers le fond du tableau. L’effet produit est inévitablement que la forêt a l’air de s’avancer vers nous, avec ses futs dénudés levés vers le ciel, en désordre, comme les lances des cavaliers dans La bataille de San Romano de Paolo Uccello, cette célèbre et immense toile maniériste en trois panneaux… Mais quelle bataille se livre dans ce bois ?
Vous pensez peut-être que je vais chercher trop loin ? La référence aux maîtres italiens est à sa place dans cette peinture ; elle est renforcée quand nous y percevons l’hommage – du point de vue formel et coloriste – à la peinture d’Armand Niquille, qui fut le maître de Monteleone, et qui a peint à plusieurs reprises les paysages de cette région.
On remarque aussi que le bois est partagé en un côté clair, à droite, et un côté sombre, à gauche. Mais il reste opaque : à peine quelques éclaircies laissent passer la lumière entre les troncs ; quelques reliefs indiquent peut-être des rochers. Le bois est là, présent mais impénétrable, donné mais énigmatique. N’est-il qu’un décor ? Cache-t-il un secret dans ses profondeurs ? La forêt est toujours, pour nous, dans les contes comme dans notre imaginaire, un espace mystérieux, qu’on la regarde d’un peu loin ou qu’on y pénètre, et parfois qu’on s’y perde… Quelle enfance s’est-elle perdue dans le bois de la Schürra ?

3.
Dans cette toile-ci, En route pour l’Intyamon, nous voyons l’entrée du tunnel qui ouvre la voie de contournement de Bulle, et au-dessus, couverts de neige, fortement structurés, nous dominant comme une masse immense, se dressent les sommets des Préalpes de la Gruyère. Le peintre joue avec les règles de la perspective car nous voyons les choses à la fois en plongée et en contre-plongée, d’en haut et d’en bas. Tout se passe comme si la route allait déboucher directement dans les montagnes. Le tunnel semble une bouche sombre, ténébreuse, dont nous ne distinguons que la partie haute. La route qui y conduit est hérissée de signaux de circulation, mais la perspective écrasée ne nous permet pas de mesurer les distances qui les séparent les uns des autres, ni de lire le nom des lieux qu’ils indiquent. En route pour l’Intyamon, oui, mais ces signaux nous déroutent ! De plus les distances nous trompent : le lointain semble proche et la proximité reste indéchiffrable ! Il y a une ironie dans ce tableau : le monde quotidien, le monde de l’automobile, apparaît comme décalé. A bien le regarder, le tableau induit un sentiment d’étrangeté, malgré la géographie familière et ce toponyme si particulier, l’Intyamon, si local, qui dit la confiance qu’on accorde aux choses bien connues… On finit par s’interroger : mais comment allons-nous y arriver ? – et cette question surgit à chaque fois que nous regardons le tableau.

4.
Comment résumer ce dont nous avons maintenant une intuition plus précise ? Quelque chose se décale dans les objets ou dans notre perception : un mystère se glisse dans l’espace du proche, et l’ironie côtoie l’inquiétude. Ce sentiment se produit souvent dans les paysages de Marc Monteleone. Voyez encore ce très beau Soir d’été au Lac-Noir.
Peinture sereine – la sérénité n’est-elle pas la vertu des soirs ? – quand la lumière se retire dans un dernier chatoiement. Le tableau saisit poétiquement le génie du lieu, la surface sombre du lac aux reflets ambrés, l’harmonie des formes et des couleurs, le damier irrégulier des pâturages, des forêts et des roches calcaires. Une jeune fille est assise sur le ponton, devant les parasols verts d’une terrasse (beau jeu d’échos de couleurs claires dans la fin du jour). Elle rêve devant le lac ; elle prend en charge la rêverie du spectateur. Une autre, en short et maillot bleus, promène un chien qui gambade et tire sur sa laisse. Ces petits personnages portent avec elle des bribes d’histoires, des narrations suspendues, tout un monde inconnu dont le pressentiment vient nous habiter. A la fois insignifiants et précieux, ils requièrent notre attention et introduisent dans le tableau une ouverture et des interrogations… Quel est le mystère de la promeneuse désinvolte ? et celui de la rêveuse ? et celui du lac aux multiples reflets ?
On se demande : « N’y a-t il pas dans la manière dont ce paysage est mis sous nos yeux, et dans ces personnages, quelque chose de Balthus, quelque chose de Hopper ? Peut-être ! – Cette idée enrichit notre regard. Nous avons mentionné la peinture italienne de la renaissance, et Armand Niquille, et aussi la bande dessinée, nous aurions pu mentionner Hodler (pour les nuages et les géométries), et peut-être d’autres peintres pour d’autres tableaux.
Il faut dire ici un mot des références picturales dans la peinture aujourd’hui. Laisser transparaître la manière ou les sujets d’un autre peintre dans ses propres tableaux, ce n’est pas peindre comme, c’est peindre avec. Le peintre contemporain qui pratique un art ancré dans la tradition, comme le fait Marc Monteleone, ne peut pas être un artiste « innocent », ou si vous préférez « naïf ». Il vit dans la peinture et porte en lui l’histoire de son art. Il en maîtrise les secrets de fabrication, et il est devenu le compagnon des artistes qu’il admire. Pour nous qui regardons, l’impression de léger déjà vu produit ce que les psychologues appellent une paramnésie : c’est comme une mémoire parallèle, un vacillement de la perception, une reconnaissance incertaine. Nous voyons les choses sous un double regard, et cela contribue au sentiment de décalage que produit la peinture, à son côté mystérieux.

5.
Nous voici devant Ragusa, tableau qui représente un quartier de la ville sicilienne. (Il faudrait avoir le temps d’évoquer les villes de Marc Monteleone : Bologne, Bamberg, Turin, Washington… – je ne les connais pas toutes – et Fribourg bien sûr, dont nous parlerons tout à l’heure.) Ceux qui ont voyagé en Sicile savent que Raguse est une ville très étonnante, avec sa topographie particulière, ses quartiers séparés, le souvenir des catastrophes qui l’ont marquée. Elle apparaît ici toute entière mystérieuse, fermée. La nuit est presque tombée, et la ville a l’air déserte – seuls quelques draps suspendus évoquent les habitants, et d’ailleurs plus leur absence que leur présence. Les fenêtres sont closes, ou vides ; on remarque en particulier les rangées sombres des fenêtres de l’église, comme pour signifier un dieu absent. Le goût de Monteleone pour les architectures et les constructions géométriques est sensible dans le cadrage serré, la présentation frontale, les horizontales et les verticales marquées, les structures d’angles bien détachées.
Raguse est une ville sans parole. Dans la peinture de Monteleone les villes se taisent, murées dans leur silence de pierre. La nature seule parle parfois – du moins son murmure se fait encore entendre.

6.
Voici une dernière toile, une vue de Fribourg, sa ville que Montelone a peinte à plusieurs reprises. Au jardin des Quatre Vents est une œuvre complexe, dont il faut d’abord déchiffrer la composition spatiale. L’espace est ouvert dans un déploiement panoramique (encore un effet photographique). La profondeur, passablement écrasée, est construite par plans successifs : un premier plan de fleurs, indiqué discrètement, délimite le bord du jardin de l’auberge des Quatre Vents, où est placé le point d’observation ; le pont de la Poya forme le second plan, avec les haubans et le tablier étroit qui produisent une sorte d’illusion, comme si le pont, très haut sur le vide, ne reposait sur rien ; les prairies, la ferme, les pentes semées d’arbres, appartiennent à ce même plan, bien qu’elles soient en-dessous du pont dans l’ombre, et en fait assez éloignées. La ville occupe tout le plan central, avec les maisons et les églises du quartier du Bourg, et la cathédrale qui dresse au-dessus sa haute tour.
« Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin… » disait Apollinaire dans un poème d’Alcool. On pourrait dire ici « Bergère ô Cathédrale… », pour rendre par métaphore l’effet de ce troupeau de maisons pressées comme les moutons, hâtées de se rassembler, ne laissant entre elles aucun interstice.
Les collines à l’arrière, puis les montagnes lointaines, sont disposées là encore par plans successifs. On avait remarqué combien Raguse était une ville sombre, nocturne : au contraire Fribourg est ici une ville claire, baignée dans la lumière d’après-midi : les façades blondes ou grisées, aux tons chauds avec des teintes tirant parfois sur le bleu ou le vert, les toits aux rouges variés, allant du saumon aux teintes prune, avec à l’arrière les notes parfois sombres et parfois plus acides des verts, font une élégante et délicate élégie de couleurs. Mais comme d’autres villes de Monteleone, Fribourg est une ville du silence : les façades sans fenêtres, les rues et les places absentes lui donnent l’allure d’une ville dont l’intérieur nous reste celé. Avec son air concentré, sa haute tour pointée vers le ciel, elle est une ville à emporter avec soi, une ville boussole…


* L’auteur a gardé à cette présentation son caractère oral et fluide.
© Claude Reichler